Photos Cécile Tréal
Au lever du jour, dans les vallées du Drâa ou du Dadès, certaines kasbahs semblent sortir de terre. À distance, l’architecture se confond presque avec la montagne. En s’approchant, on découvre la précision d’un savoir-faire patient : celui du pisé, une technique de construction où la terre devient mur, structure et paysage à la fois. Le principe est simple : entre deux coffrages en bois solidement maintenus, la terre légèrement humidifiée est déposée en couches successives. À l’aide d’un pilon, le maâlem tasse la matière avec régularité, compactant chaque strate jusqu’à former une paroi dense et stable. Progressivement, la construction s’élève, révélant les lignes horizontales laissées par le coffrage, traces discrètes du geste qui a façonné l’édifice.
Dans les kasbahs du Sud marocain ou tighermin, les murs, parfois larges de plus d’un demi-mètre, forment une enveloppe protectrice adaptée aux conditions climatiques.
À Skoura, les motifs amazighs sont gravés dans la mémoire des murs.
La journée, leur masse conserve la fraîcheur à l’intérieur des pièces. La nuit, elle restitue lentement la chaleur accumulée. Le pisé n’est cependant pas seulement une réponse technique à l’environnement. Il exprime une culture constructive profondément liée au territoire. La terre utilisée pour bâtir provient du sol même sur lequel la kasbah s’élève. Sa composition varie selon les régions : plus argileuse ici, plus sableuse ailleurs. D’expérience, le maâlem reconnaît la texture d’une terre, ajuste son humidité et corrige sa consistance.
La terre légèrement humide est damée dans un coffrage en bois.
Dans ces architectures de terre, chaque détail témoigne de cette intelligence constructive. Les tours d’angle légèrement effilées renforcent la stabilité des volumes, les ouvertures étroites filtrent la lumière tout en limitant l’entrée de la chaleur, les motifs géométriques sculptés sur les façades rythment les parois et rappellent que ces constructions utilitaires sont aussi des œuvres d’artisanat.
Trop souvent reléguée au rang d’architecture vernaculaire, la construction en pisé suscite un intérêt renouvelé. En utilisant une ressource locale entièrement recyclable, elle limite naturellement l’empreinte écologique de la construction, et sa capacité à réguler la température intérieure sans recourir à des dispositifs techniques complexes révèle une compréhension fine du climat et du territoire.
Frais en été, chaud en hiver, le pisé est un isolant naturel.
Plusieurs initiatives visent à préserver et transmettre ce savoir-faire. Car construire en pisé, dans ces vallées du sud, ce n’est pas seulement ériger des murs, c’est prolonger la matière du territoire et inscrire l’architecture dans la continuité du paysage.
Une tribune de l’architecte Mohamed El Boujjoufi.