Yasmine Hadni dans son atelier, à Casablanca.
Sur les murs de son atelier casablancais, des visages sans visage, des silhouettes retravaillées jusqu’à l’épure. Depuis plusieurs années, Yasmine Hadni explore une thématique qui l’a toujours habitée : la famille.
Pour sonder ses loyautés, ses failles et ses non-dits, la jeune artiste formée à la Villa Arson de Nice et à la School of the Art Institute of Chicago s’appuie sur des archives photographiques. « Je sors ces images de leur contexte pour raconter quelque chose. Au final, ce ne sont plus des personnes, mais des allégories. »
Les archives familiales, matière première de l’artiste.
Sous son pinceau, les visages s’estompent et chacun peut y placer le sien, celui de ses proches. « Certaines personnes m’ont acheté une œuvre parce qu’elles s’identifiaient à la scène », sourit-elle.
Pour sa série La Trame évanescente de nos souvenirs, elle choisit de peindre en mélangeant huile et acrylique, une association déconseillée, sur une toile non préparée. Résultat : la peinture évolue avec le temps, comme le souvenir. Une qualité d’inachèvement qui sert son propos : « Mes toiles sont vivantes, je ne veux pas les figer. »
Neither happy nor sad, acrylique et pastels sur toile de coton, 150 x 190 cm, 2018. « Derrière cette image de tendresse entre sœurs et cousines se cache un événement douloureux, laissant émerger une émotion difficile à nommer, un équilibre fragile entre la joie et la tristesse. »
Dans ses compositions, les scènes familiales deviennent des espaces de tension silencieuse. L’enfant est toujours là, témoin idéal — « Un enfant sent toujours quand quelque chose ne va pas, mais il n’a aucun moyen de se défendre » — et une sociologie discrète se dessine, celle de la bourgeoisie marocaine et ses hiérarchies feutrées.
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« Quand je peins ce milieu, j’essaie de le faire avec une certaine distance critique. J’y parviens en réfléchissant longuement à mes compositions : c’est à travers ce langage visuel que la distance s’installe. » Mais les clés de lecture sont bien gardées : « Je ne suis pas sociologue, je suis artiste, insiste-t-elle. C’est le regard du public qui enclenche d’autres questions, qui active mes toiles. »
Pyramid, huile et pastels sur toile de coton, 130 x 160 cm, 2024. « Face à un système qui place le garçon au centre, une jeune fille s’affirme, questionnant les structures patriarcales transmises de génération en génération. »
Car il est ici moins question de nostalgie personnelle que de mélancolie collective. Partout, la famille est ce lieu où l’on hérite de ce que l’on n’a pas choisi, et le travail de Yasmine Hadni circule sans buter sur sa marocanité : « Plus je montre mon travail à l’étranger, plus je me rends compte que ces problématiques dépassent largement le Maroc. Les scènes sont marocaines, mais ce qu’elles racontent est universel. »
First Light, huile et pastels sur toile de coton, 90 x 120 cm, 2026. Quand le vide devient matière. « Entre silence et présence, j’explore l’angoisse qui habite les espaces. »
Influencée par la littérature, elle cite Annie Ernaux, Leïla Slimani, sa sœur Dounia Hadni, des voix qui, elles aussi, tiennent ensemble la tendresse et la mise à distance, l’intime et le collectif. C’est dans cette grande famille que l’artiste trouve sa place. « Ma démarche a un effet thérapeutique. Collectivement, j’espère. Il y a en tout cas une volonté de réparation, c’est sûr. »