Terre d’avenir

Pour le Living Heritage Center à Tiznit, Salima Naji a remporté cette année le Prix Terra et le Grand Prix du design de l'IMA. Un lieu pour le patrimoine, plus vivant que jamais.

Aperçu du théâtre de plein air.

Lorsqu’Abdellatif Ouhamou, alors maire de Tiznit, lui propose de restaurer la kasbah Aghenaj, Salima Naji n’hésite pas une seconde.

Dans cette citadelle de près de 4000 m2 qui fut forteresse dès 1810, puis prison jusqu’en 1990, l’architecte, spécialiste des constructions en terre, se prend à rêver d’un musée du patrimoine.

Elle l’imagine en trois volets : les institutions de la région, notamment les greniers collectifs, l’architecture et les techniques constructives, et enfin les grandes figures qui ont traversé la ville.

« Je voulais un lieu qui ne soit pas seulement un musée de Tiznit, mais une porte d’entrée vers tout l’Anti-Atlas », explique-t-elle. Le résultat est une mise en abyme : une proposition muséographique, dans un bâtiment qui est déjà, à lui seul, un musée d’architecture.

Le centre régional des archives, un bâtiment neuf.

En 2011, au moment des autorisations, la réglementation ne permet pas encore de bâtir une structure porteuse en terre crue. Il faudra donc composer : du béton armé en poteaux-poutres à l’intérieur, une enveloppe en pisé tout autour.

« Je me suis battue pour que la terre soit présente, parce que c’est l’identité même de Tiznit, classée dès 1932 comme “cité saharienne en terre” », se souvient Salima Naji.

Tous les matériaux proviennent de la palmeraie voisine. Les murs épais et les ouvertures réduites régulent la température sans climatisation : 27°C à l’intérieur quand il fait 45°C dehors, grâce à la circulation de l’air. Des skydomes éclairent sans électricité.

Des pieux fichés, technique souvent utilisée pour les mosquées de la région, pour renforcer la terre utilisée pour la construction.

L’architecture intérieure se déploie en voûtes d’adobe ou de pierre sèche, plafonds en palmes, laurier teint. Tous les enduits sont en terre et fibres, coquilles d’argan ou bouse étanche, mais aussi à base de chaux ou en tadelakt.

Un grenier collectif, ou agadir, institution centrale de l’Anti-Atlas, a été construit à échelle réelle, pour rendre accessible ce système ingénieux de stockage que peu de visiteurs auront l’occasion de voir en fonctionnement ailleurs.

Autour de la coupole d’entrée du musée, les palmiers préservés du jardin.

« Cet ensemble de fragments architecturaux, réalisés par des maîtres maçons expérimentés, représente l’arrière-pays. L’idée était aussi de donner envie aux visiteurs de découvrir ces monumentales architectures que je restaure depuis plus de vingt ans », résume l’architecte, à qui l’on doit une cinquantaine de projets de sauvetage dans l’Anti-Atlas : igoudar, kasbahs, ksour, mosquées ou synagogues…
  Ici, comme souvent pour ses différents projets, le scepticisme a précédé l’adhésion, jusqu’à ce que le bâtiment sorte de terre. « Parce que nous avons fini par intégrer une idée assez absurde : la modernité serait le béton et la terre serait l’archaïsme, or la terre est de toute éternité ! »

Un tataoui en laurier teint, fragment des architectures de la région représentées dans le bâtiment.

Pour mieux répondre aux attentes, à l’intérieur de la citadelle restaurée se déploient un jardin public et son théâtre de plein air – sans grilles, pour une architecture poreuse, ouverte au public.

Le centre régional des archives permet aux familles de numériser leurs documents privés, tandis qu’une maison des produits du terroir et un café devraient couvrir les frais de fonctionnement du projet.

« Le musée est une institution coloniale à l’origine, assez fermée sur elle-même, or nous voulions un lieu vivant, connecté à la ville », explique Salima Naji. Un « Living Heritage Center », en somme. Car elle en est convaincue, « le patrimoine n’est pas derrière nous, il doit continuer à produire de la vie ».

Inscription à la Newsletter

Un valet en bronze dessiné par Isabelle Stanislas et fabriqué par les Ateliers Bataillard, une ferronnerie d’art centenaire. Le long du mur, une série de photos de voyage de son ami Jérôme Petit.