L’assiette Taous puise dans la pop culture et la mémoire collective marocaines pour fabriquer une reconnaissance immédiate.
Avant d’être un festival d’humour, Comediablanca est un environnement. C’est ainsi qu’Amir Rouani résume sa démarche.
Réalisateur et directeur artistique, il a rejoint le projet à sa première édition, organisée dans la cathédrale de Casablanca, aux côtés du cofondateur Saad Lahjouji Idrissi. Les deux hommes ont posé d’emblée une vision pensée sur dix ans. « Dès le début, il fallait créer une expérience, un environnement dans lequel, dès qu’on entre, on sait qu’on est à Comediablanca », explique-t-il.
Son parcours éclaire cette approche de l’espace. Formé à l’animation 2D chez Casa Première à seize ans, puis aux effets spéciaux en France, il s’est tourné vers la direction artistique et la réalisation, de la série L’Couple en 2012 à la publicité pour de grandes marques. Il en garde une conviction : un lieu doit raconter quelque chose. « Demain, tu me mets dans un garage, je le transforme pour lui donner vie. »
L’humoriste Laurie Peret.
Le parcours avant la salle
Cette logique commence à l’extérieur du chapiteau. Là où la plupart des festivals installent leur village à l’intérieur de l’enceinte, Comediablanca l’a placé en amont, sur le trajet du public. Food court, animations, gaming zone, espaces d’échange : l’attente devient un moment en soi, et non une file devant une porte.
« Je préfère que le public attende et qu’il s’amuse, qu’il mange, qu’il rencontre du monde, et que ça devienne un autre moment », précise Amir Rouani. Effet observé sur les éditions précédentes : les spectateurs arrivent plus tôt, et les spectacles démarrent à l’heure.
Une scène dessinée pour le rire
La montée en échelle, de 1200 spectateurs la première année à 5000 la deuxième, a poussé le directeur artistique à repenser le plateau.
Il refusait la scène rectangulaire, qui maintient selon lui une distance de trois mètres avec la salle. Il voulait un format adapté au stand-up, où le comédien est seul face au public.
L’humoriste Jalil Tijani.
La solution est venue d’une contrainte technique présentée comme impossible. « Faites-moi une scène carrée, tournez-la à 90 degrés, et ça me donnera une scène triangulaire », a-t-il proposé à son équipe.
La pointe dirigée vers le public rapproche l’artiste des premiers rangs. « L’artiste entre vraiment chez le spectateur, il est très proche. » Une formule qui résume sa méthode face aux obstacles techniques : « Il n’y a pas de problème, il n’y a que des solutions. »
L’écran rond et l’assiette Taous
Au-dessus de la scène, il a imposé un écran circulaire, là encore jugé irréalisable. Réponse : un écran carré coiffé d’un arceau circulaire, habillé de tissu noir, sur lequel ne sont projetés que des visuels ronds. Sur ce disque, Amir Rouani a posé un objet de la mémoire domestique marocaine, l’assiette Taous.
Le soir du montage, l’effet a précédé les artistes. « Tout le monde riait déjà avant même que les humoristes montent. C’était une performance avant la performance des artistes. » Pour lui, c’est précisément le rôle du décor : « Le travail de mise en scène et de direction artistique rend service aux humoristes. Il les met en valeur. »
L’assiette n’est pas un gadget. Elle relève d’une stratégie visuelle assumée, qui consiste à puiser dans la pop culture et la mémoire collective marocaines pour fabriquer une reconnaissance immédiate. C’est ce qui a donné au festival, en trois ans, l’épaisseur d’une institution déjà ancienne.
D’année en année, les visuels se rapprochent du propos de chaque humoriste, sans jamais quitter ce socle de références partagées.
Le moment Michael Jackson
L’édition 2026 a aussi accueilli un numéro ajouté tardivement, un hommage à Michael Jackson autour de Thriller, confié à une chorégraphe et à ses danseurs.
La scénographie a été retravaillée pour l’occasion : une lune passant du rouge au bleu et une lumière inspirée du clip original.
Le costume du danseur reprenait une tenue portée par l’artiste sur une photo connue. Un détail destiné aux rares spectateurs capables de le repérer.
Régler l’atmosphère dès la première seconde
Le festival ouvre chaque soirée sur l’hymne national, un parti pris d’abord critiqué et que le directeur artistique revendique comme un geste de mise en scène.
Pour lui, l’entrée en matière fixe le ton de toute la salle. « L’atmosphère de la salle est très importante, et il faut la régler dès le début. » Le même choix a été reconduit lors des escales internationales du festival, à l’Olympia de Paris et au Cirque Royal de Bruxelles.
Derrière ces décisions, une ambition pour la scène marocaine. Amir Rouani plaide pour des conditions de représentation à la hauteur des artistes. « Je n’ai plus envie de voir nos humoristes dans des salles de cinéma. J’ai envie qu’on les voie sur de vraies scènes. » Une exigence qu’il résume en une phrase, et qui vaut autant pour la programmation que pour le décor : « On donne au public ce qu’il mérite, et non pas juste ce qu’il faut. »