Tout commence par une fougère brodée un soir de Ramadan, au début des années 1980. Houria Tazi, fille du Pacha de Rabat, s’ennuie, et c’est dans cet ennui qu’une idée prend forme : une amie lui suggère d’en faire une nappe. En octobre 1985, elle expose à La Mamounia et le succès est immédiat.
Houria comprend que son marché est ailleurs. Elle décroche Nina Ricci, La Châtelaine, apprend en chemin, rectifie, affine, ne s’arrête jamais au suffisant. Autour d’elle, quelques femmes aux doigts d’or deviennent les premières d’une longue lignée, unies par cette même exigence que Houria porte comme une évidence et qui, quarante ans plus tard, explique tout.
La technique « guidée et main » dit quelque chose de profond sur l’esprit de la maison: le dessin tracé à la main sur le tissu, la brodeuse qui guide le tambour pour décider, point par point, où va chaque couleur. Lin de Belgique, fil de France et du Japon, les mêmes fournisseurs depuis trente-cinq ans : les matières viennent d’ailleurs, mais le savoir-faire est entièrement marocain.
Le tournant international a un nom : Madame Brynner, figure centrale de la maison Dior avenue Montaigne, qui tombe sous le charme des modèles et choisit de les intégrer à son corner linge de maison. L’accord est verbal, à la poignée de main : Rabat ne vend pas à Paris, Dior offre une vitrine mondiale, et la clientèle se tisse naturellement, de Palm Beach à New York, de Monaco au Moyen-Orient.

Kenza Echouafni, la fille de Houria, a longtemps résisté. Dix ans à Paris, une formation en architecture d’intérieur, une vie construite loin du tambour et du lin. Pourtant, dès l’adolescence, elle accompagne sa mère, porte les collections, connaît les clients avant même de savoir ce qu’elle veut faire de sa vie.
Lorsqu’elle rentre au pays il y a une quinzaine d’années, sa formation lui donne un œil : elle lit les moulures, les tapis, les rideaux d’une maison et en tire la parure de lit. Les intérieurs se retrouvent dans ses draps. C’est aussi elle qui pousse l’atelier vers de nouveaux horizons : la biennale Homo Faber, le festival Design Parade de Toulon, une collaboration avec le peintre marocain Yassine Balbzioui, dont les toiles sur tissu ont été rehaussées par la broderie de l’atelier.

Kenza a un autre rêve : faire revenir le trousseau, cette tradition du linge brodé transmis de mère en fille, dans laquelle elle voit une façon de renouer avec un art de vivre un peu oublié. La qualité du travail, elle, n’a pas besoin de se justifier : trente ans après leur confection, des nappes reviennent encore pour être entretenues, et certaines femmes de l’atelier, retraitées, sont toujours là. Matrimoine, sororité, transmission : c’est peut-être cela, l’Atelier Houria Tazi. Derrière toutes ces aventures, elle reste la boussole.
Houria Tazi est décédée 21 mars 2022, deux jours après le mariage de sa fille. Ce soir-là, les femmes de l’atelier s’étaient présentées à l’improviste devant sa chambre, habillées, maquillées, avec tamtams et youyous, pour danser pour elle. C’était leur façon de lui dire au revoir, et merci.