À Paris, Studio KO signe la renaissance du Bus Palladium

Karl Fournier et Olivier Marty, à qui l'on doit le Musée Yves Saint Laurent à Marrakech, refont danser un monument des nuits parisiennes.

La rue Fontaine (9e arrondissement), a vu, au début du XXe siècle, se succéder les cafés-concerts, les surréalistes, Toulouse-Lautrec au numéro 19, Degas au 21, Django Reinhardt au 10.

C’est là qu’en septembre 1965, un jeune homme de 22 ans allume un néon rouge sur la façade d’un bâtiment blanc et ouvre le Bus Palladium, un paradis rock, lieu de mélange social absolu, anti-club par essence. Il s’appelle James Arch, est danseur et assistant de cinéastes de la Nouvelle Vague. Soixante ans plus tard, le même néon se rallume, et depuis le 10 avril, il éclaire aussi un hôtel cinq étoiles.

 

Un mythe réinventé par Studio KO où hôtel, musique et nuit parisienne ne font plus qu’un. Photo Matthieu Salvaing

Le projet est né en 2019, un soir de backgammon entre Christian Casmèze, propriétaire de l’immeuble depuis sa transmission familiale, et Nicolas Saltiel, fondateur du groupe hôtelier Chapitre Six.

L’idée était de faire du Bus Palladium ce que le Chelsea Hotel représentait pour New York : un laboratoire créatif chic et ouvert à tous. Pas un hôtel avec un club en sous-sol. Pas un club qui aurait ouvert des chambres. Quelque chose de plus organique, de plus ambigu, de plus vivant. 

Un passé toujours présent

C’est Studio KO (Karl Fournier et Olivier Marty), à qui l’on doit le Musée Yves Saint Laurent à Marrakech et la rénovation du Château Marmont à Los Angeles, qui a pris en charge la transformation architecturale. Un chantier colossal : 14 mètres creusés sous terre pour créer 12 niveaux, dont 4 enterrés.

Pour Karl Fournier, l’enjeu central était d’ordre mémoriel autant que structurel : « Nous voulions respecter la trace du passé qui méritait de passer à la postérité et, en même temps, de glisser dans la modernité. »

En surface, la façade en grès sablé porte des motifs géométriques discrets qui dialoguent avec le bâtiment original, une continuité pensée jusque dans le choix du matériau : « Les agrégats dont il est formé sont faits de pierres de la couleur de la pierre parisienne, haussmannienne. C’est ce qui apporte au béton ce côté chaud et ces tons qui rappellent le sable. »

 

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Plutôt que d’effacer les strates du temps, le duo a fait le choix de les superposer. « Nous avons fait en sorte que les strates du passé et du présent s’additionnent et s’accumulent plutôt que s’effacer les unes les autres », explique Fournier.

Chaque détail de façade en porte la trace : les deux portes d’entrée d’origine ont été conservées, les anciennes fenêtres du bar-restaurant restent en surimpression, et une ligne de césure marque précisément l’endroit où s’arrêtait l’ancien bâtiment, avant que s’élèvent les six nouveaux étages.

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À l’intérieur, le langage est cinématographique, ancré dans les années 1960-70.

Les chambres (35 au total, dont 5 suites) jouent sur les contrastes de matières : plafonds en béton brut, murs enveloppants en liège, moquettes rose poudré, salles de bains entièrement carrelées en bleu Klein ou rose poussiéreux. « Le contraste pour nous n’est pas qu’un effet visuel, mais un moyen de rendre l’espace plus vivant », résume l’architecte. Les rideaux en velours côtelé évoquent les uniformes des équipes de tournage de l’époque.

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Partout, de petits détails prolongent la métaphore musicale : interrupteurs inspirés d’amplificateurs vintage, poignées de portes micro-perforées comme des grilles de microphone.

Aucune chambre ne ressemble à une autre. La curation des objets (cassettes audio empilées, collections de livres, bus miniatures logés dans des cubes transparents en guise de tables de nuit) a été confiée au disquaire indépendant Ballade Sonores, à la galerie L’Œil de KO et au collectionneur Antoine Billore.

La Suite Dalí mérite une mention particulière. Salvador Dalí était l’un des premiers visiteurs du Bus original, arrivé bras dessus bras dessous avec Gala dix jours après l’ouverture, son secrétaire tenant en laisse une panthère noire. Il avait demandé à James Arch de ne surtout rien changer. La suite qui porte son nom abrite un canapé modulable DS-600 De Sede d’époque, un lit escamotable dans une alcôve de miroirs, et un balcon original donnant sur le néon.

« C’est un hôtel cinq étoiles mais avec des ambiances intimistes qui font penser à la culture, à l’art. On est très loin des codes du luxe attendu et ostentatoire », explique Karl Fournier.

Synesthésie

La direction artistique et sensorielle de l’hôtel a été confiée à Caroline de Maigret. L’ex-mannequin, ambassadrice Chanel et co-autrice du best-seller How To Be Parisian Wherever You Are a conçu quatre playlists exclusives diffusées sur des enceintes en bois Ojas dans chaque chambre. 

Elle signe aussi une signature olfactive aux accords ambrés-boisés, santal et cuivre, et les uniformes du personnel, réalisés avec la marque Husbands : velours côtelé, coupes précises, pantalons taille haute légèrement évasés, ceintures rouge laqué, ce rouge qui traverse tout l’hôtel comme un leitmotiv.

Le restaurant est confié à Valentin Raffali, jeune chef formé auprès de Meilleurs Ouvriers de France, dont la cuisine revendique une éthique d’approvisionnement local et sans intermédiaire.

La salle est rythmée par un mur entier de vinyles, dont les collections historiques de James Arch et du DJ Jean-Charles Dupuy. Fournier y tenait particulièrement : « On a racheté la collection de James Arch pour qu’elle reste in situ. C’est génial parce qu’on a donc tous les vinyles historiques du Bus Palladium. »

Dans le restaurant, un tapis aux cristaux psychédéliques crée l’impression de voir le monde dans un kaléidoscope, et en son centre, un cube de verre referme un fragment de forêt vierge, poumon vert de plantes hautes.

En sous-sol, la salle de concert et le club (200 places) reprennent vie sous la direction artistique de Lionel Bensemoun, ancienne figure tutélaire du Baron et du Petit Palace. La programmation se veut ni trop commerciale ni trop confidentielle, fondée sur un amour de la musique qui fait danser.

Bus Palladium

6 rue Pierre Fontaine, Paris 9e

www.buspalladium.com

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Un valet en bronze dessiné par Isabelle Stanislas et fabriqué par les Ateliers Bataillard, une ferronnerie d’art centenaire. Le long du mur, une série de photos de voyage de son ami Jérôme Petit.