Hind Magoul x Aït Manos : « Ne pas figer un héritage, mais le faire vivre »

Du zellige ponctué de laiton, pour un revêtement de salle de bain aussi structuré que sensible. Hind Magoul nous dévoile les coulisses de sa collaboration avec Aït Manos.

Comment est née cette collaboration avec Aït Manos ? 

Assez naturellement : dans mon travail, j’ai toujours accordé une place très importante aux matériaux et au savoir-faire. Avec le temps, j’ai ressenti le besoin d’aller au-delà de l’architecture intérieure, et de m’exprimer à travers des éléments plus fondamentaux, comme les surfaces et les matières elles-mêmes.

Avec Aït Manos, il ne s’agit pas d’une première rencontre. Nous avons déjà collaboré sur plusieurs projets, ce qui m’a permis de comprendre en profondeur leur manière de travailler. Ce qui m’a particulièrement marquée, au-delà du résultat, c’est tout le processus. Leur organisation, la précision de leur exécution, la qualité de leurs équipes, et cette capacité à accompagner un projet de manière structurée, du dessin jusqu’à la réalisation.

Il s’agissait de « montrer qu’un savoir-faire ancien peut accueillir d’autres narrations, d’autres influences, sans perdre son identité ».

Ils ont cette double maîtrise rare : savoir travailler l’artisanat dans sa forme la plus traditionnelle, avec justesse et respect, tout en étant capables de le réinterpréter dans une écriture plus contemporaine lorsque le projet le demande.

C’est une maison qui porte une vraie vision. Une structure engagée, avec une grande exigence, qui valorise profondément le travail des artisans marocains, tout en ayant su s’ouvrir à l’international. Il y a chez eux une compréhension fine de la matière, mais aussi une intelligence dans la manière de la faire évoluer.

Ce positionnement m’a beaucoup parlé, car il rejoint ma propre approche : ne pas reproduire, mais réécrire. Ne pas figer un héritage, mais le faire vivre. Cette première création est née de cette continuité. J’avais envie de développer un dessin, un calepinage, qui ne soit pas simplement décoratif, mais structurant. Et pour cela, il était essentiel de travailler avec des artisans capables de traduire cette précision tout en conservant la richesse du geste.

Ce projet est donc le résultat d’un dialogue. Entre une intention de dessin et une intelligence artisanale, entre une référence extérieure et une interprétation locale. Mon approche de l’architecture d’intérieur s’appuie sur cette double culture, à la fois internationale et profondément ancrée dans mon contexte.

Quelle vision vouliez-vous apporter à cet espace salle de bain ?

Ce qui m’intéresse dans ce projet, c’est d’abord le mélange des matières, le zellige et le laiton.

Cette pièce est pensée comme une structure, plus que comme un simple revêtement. Le dessin repose sur un calepinage géométrique très construit, composé de formes triangulaires qui viennent organiser l’espace selon une logique presque architecturale. Il y a une idée de rythme, de répétition, mais aussi de rupture, qui permet au motif de rester vivant et de ne jamais devenir purement décoratif.

La palette est volontairement réduite au noir et blanc, pour laisser toute sa force au dessin. Le laiton vient s’y inscrire comme une ponctuation, une ligne plus chaude, presque précieuse, qui vient interrompre la rigueur du motif et lui apporter une autre lecture.

Je ne travaille pas par citation décorative. Mon approche est plus structurée, presque archéologique. Elle consiste à remonter aux sources, à puiser dans la mémoire des formes. Je me suis notamment inspirée des fresques et des mosaïques de Pompéi, qui révèlent une vérité simple : les géométries que l’on pense modernes sont souvent millénaires.

Ce qui m’intéressait était de réécrire ces compositions à travers un autre langage, un langage artisanal local. Partir d’un socle historique réel, non pas pour le reproduire, mais pour le prolonger, en le traduisant à travers le zellige et le laiton, façonnés ici, au Maroc.

On parle beaucoup du zellige, mais plus rarement du métal. Pourtant, le Maroc travaille les alliages et le laiton depuis des millénaires: martelage, gravure, patine. C’est une identité matérielle aussi ancienne, aussi codifiée, aussi vivante, mais aujourd’hui plus silencieuse. Cette collaboration était aussi une manière de lui redonner une place, à travers un savoir-faire entièrement réalisé au Maroc, sans détour.

Dans cette salle de bain, le zellige apporte cette vibration unique, liée à la main de l’artisan, qui contraste avec la précision du dessin. Le laiton, lui, vient réactiver cette mémoire, en s’inscrivant dans la composition comme une ligne de tension et de lumière.

La vision n’était pas de créer un effet, mais une présence. Une surface qui structure l’espace, qui dialogue avec l’architecture, et qui transforme un lieu fonctionnel en une expérience plus sensible, presque contemplative.

Disponible à la commande chez Aït Manos, avec des variations de couleurs, des nuances de zellige, des finitions différentes, ou encore des interprétations autour du métal.

Comment s’est organisée la répartition des rôles entre votre vision d’architecte d’intérieur et le savoir-faire des artisans Aït Manos ?

De manière très naturelle, presque évidente.

Pour ce projet, j’étais inspirée des mosaïques de sol que l’on retrouve à Pompéi ou à Ravenne. Ayant beaucoup voyagé en Italie, j’ai toujours été fascinée par ces compositions, par leur rigueur et par la manière dont elles structurent l’espace. C’est un langage que j’ai toujours voulu intégrer dans mes projets, et c’est ainsi que cette réflexion a commencé.

Mon point de départ était donc assez clair : je voulais retrouver cette écriture, cette géométrie, et la traduire dans un langage local, à travers le zellige. J’avais aussi envie d’y apporter une dimension plus précieuse, plus travaillée, en introduisant le laiton.

À partir de là, nous avons commencé à dessiner le motif avec Aït Manos. Il s’agissait au départ d’une composition que j’avais vue lors d’un voyage, et qui m’avait marquée. Nous l’avons réinterprétée, simplifiée, puis fait évoluer vers quelque chose de plus graphique, plus structuré.

Mon rôle était de porter cette vision, de définir le calepinage, les proportions, le rythme. Mais ce dessin ne pouvait exister qu’à travers leur savoir-faire.

Aujourd’hui, ce que le marché international vend comme du zellige est souvent une imitation, une surface lisse et mécanisée qui en reproduit l’apparence sans en incarner les règles. Chez Aït Manos, l’exigence est ailleurs. Elle est dans le temps passé, dans la justesse du geste, dans la précision de la taille, dans la rigueur de la pose et dans la tenue des délais. Parce qu’un artisanat qui se respecte respecte aussi ceux qui lui font confiance.

Avec eux, le travail devient très concret. Nous avons défini ensemble les dimensions de chaque pièce, la manière dont elles seraient taillées à la main, les ajustements nécessaires pour que la composition reste fidèle tout en respectant les contraintes du matériau.

Ce qui est très fort dans leur approche, c’est qu’ils ne se contentent pas d’exécuter. Ils comprennent le dessin, ils l’interprètent, ils l’accompagnent. Il y a une vraie intelligence du geste, une capacité à traduire une intention en matière, sans en perdre la précision.

Le projet s’est construit dans ce dialogue constant. Entre une vision nourrie de références, et un savoir-faire ancré dans la matière. Entre une géométrie très construite et une exécution vivante.

Pour ce projet, Hind Magoul s’est inspirée des mosaïques de sol que l’on retrouve à Pompéi ou à Ravenne.

Qu’est-ce que cette création apporte par rapport à un usage traditionnel du zellige, sur le plan formel ou conceptuel ?

Ce projet ne cherche pas à transformer le zellige, mais à déplacer son usage.

Le zellige est un matériau très codifié, avec ses propres règles de composition, de motifs et de pose. Traditionnellement, il s’inscrit dans des géométries très précises, souvent décoratives, qui répondent à un langage bien établi.

Ce qui m’intéressait ici, c’était de conserver cette rigueur, cette intelligence de construction, tout en l’appliquant à une autre écriture. Le travail ne se situe pas dans la transformation du matériau, mais dans la manière de le composer.

Le calepinage s’éloigne des motifs traditionnels pour aller vers une géométrie plus libre, plus graphique, inspirée d’autres références, notamment antiques. Le zellige devient alors un outil de dessin, presque un médium, plutôt qu’un élément décoratif.

L’introduction du laiton vient également déplacer cette lecture. Elle crée un dialogue entre deux matérialités, deux temporalités, et apporte une tension qui n’existe pas dans les usages traditionnels.

Sur le plan conceptuel, il ne s’agit pas de réinventer le zellige, mais de le repositionner. De montrer qu’un savoir-faire ancien peut accueillir d’autres narrations, d’autres influences, sans perdre son identité.

C’est une manière de prolonger un héritage plutôt que de le transformer.

Hind Magoul

Née à Casablanca, Hind Magoul est aujourd’hui l’une des figures de l’architecture d’intérieur au Maroc, avec une quinzaine d’années d’expérience et un cabinet fondé il y a près de dix ans.

 

 
 
 
 
 
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Son parcours, résolument atypique, prend racine au lycée Lyautey de Casablanca, avant de la mener vers Paris puis Los Angeles, où elle intègre UCLA pour des études de commerce. C’est sur la côte ouest américaine que sa vocation bascule : immergée dans un environnement créatif, elle découvre le design et entame une prépa artistique, puis revient au Maroc pour se former en architecture d’intérieur et ancrer sa pratique dans son contexte culturel et professionnel réel.

Sa carrière prend ensuite une dimension internationale grâce à sa collaboration avec de grandes maisons et éditeurs de mobilier européens, notamment des distributeurs de marques italiennes prestigieuses. Ces expériences lui ouvrent les portes de l’Italie, de la France et de l’Espagne, où elle se forme au contact direct de l’excellence du design européen. Elle se perfectionne auprès de maisons reconnues telles qu’Edra, Giorgetti et Flexform, et développe une expertise fine des matériaux ainsi qu’une maîtrise approfondie du mobilier et de la lumière.

Forgée par ces expériences, Hind Magoul exerce aujourd’hui son métier à Casablanca avec une vision du design nourrie par la rigueur, le voyage et une passion confirmée à chaque étape de son parcours.

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Un valet en bronze dessiné par Isabelle Stanislas et fabriqué par les Ateliers Bataillard, une ferronnerie d’art centenaire. Le long du mur, une série de photos de voyage de son ami Jérôme Petit.