The Sweetness of Boredom par Yasmine Hadni
Crédits photos: Ayoub El Bardii
L’exposition qui s’est ouverte le 6 février à IZZA Marrakech, dans le cadre du programme de la foire 1-54, pose d’emblée une question de vocabulaire. État(s) de passage : le pluriel et la parenthèse suggèrent une multiplicité irréductible à une seule définition. Achraf Remok, qui signe le commissariat, ne cherche pas à unifier treize pratiques artistiques sous une identité collective. Il observe plutôt ce qui se passe dans le passage lui-même. « Je voulais vraiment parler du passage en soi, mais aussi parler des états de passage », explique-t-il dans un entretien accordé à Maisons du Maroc. « La traversée du corps humain, mais aussi l’état émotionnel qui pousse à la migration, la question de passer d’un âge à l’autre. »
Hiba Baddou
Cette exposition réunit des artistes nés entre 1985 et 2000 dont les parcours dessinent une cartographie qui échappe aux logiques d’appartenance fixes. Certains ont étudié au Royal College of Art de Londres, à La Cambre à Bruxelles ou à l’Art Institute de Chicago avant de choisir d’ancrer leur pratique au Maroc. D’autres sont autodidactes. Margaux Derhy vit entre Paris et Massa. Zineb Mezzour travaille depuis Marseille et Zurich. Cette géographie ne relève ni du hasard ni de la stratégie, mais d’une condition générationnelle où la mobilité transnationale devient inhérente au processus créatif.
Into Matter #2, 2025 Céramique (336 pièces en porcelaine) 44,5 × 230 cm Courtesy de l’artiste et Myriem Himmich gallery
Une scénographie du mouvement
La scénographie traduit cette attention au passage par la circulation entre les œuvres. L’exposition débute avec Aurjouha de Sabrine Lahrach, une balançoire suspendue constituée d’une tranche d’arbre colonisée par des excroissances de silicone, de perles et d’aiguilles en nickel.
Le visiteur passe ensuite devant les sculptures en acier laqué de Kamil Bouzoubaa-Grivel où la figure de l’oiseau – « synonyme de l’immigration, de la liberté », note le commissaire – se maintient entre abstraction et figuration.
Parades / Paradisiers (1), 2025 Métal laqué 160 × 140 × 85 cm Courtesy de l’artiste Kamil Bouzoubaa-Grivel
La mémoire comme substance
Plusieurs œuvres travaillent sur la question de ce qui se transmet. Dakira de Hanane El Farissi brode une photographie de son père décédé avec ses propres cheveux, cette dernière substance du corps humain à se décomposer après la mort.
Hanane El Farissi
Dakira, 2014-2015 Série de 19 œuvres Broderie en cheveux de l’artiste sur papier coton 30 × 23 cm Courtesy de l’artiste et Le Cube independent art room.
Margaux Derhy crée Mères souveraines, une broderie monumentale entièrement réalisée en fil de sabra par un atelier de femmes amazighes à Massa, à partir d’une photographie familiale des années 1920.
Mères souveraines – Portrait de famille, 2025 Broderie fil de sabra à la main sur toile coton 156 × 120 cm Réalisée avec Aïcha Jout, Khadija Ahuilat, Rahma Chabi, Hanane Ichbikili, Nezha Oubel, Hadiya Nachit, Khadija Toubali Courtesy de l’artiste Mères Souveraines – Dessins (série de 6 dessins), 2025 Aquarelle sur papier Arches et broderie rehaussée à la machine à coudre 18 × 26 cm chacun (encadrement 24 × 35 cm) Courtesy de l’artiste Margaux Derhy.
Rida Tabit présente In-visible, portraits d’artisans des tanneries en cyanotype cousus sur un papier fait à partir de la plante utilisée dans le tannage. « C’est aussi questionner ce geste de la main, qui lui aussi porte une mémoire ancestrale », explique le commissaire d’exposition.
In-visible / Marques Patronales In-visible, 2026 (installation) Cyanotype cousu sur papier fait main et fils de cuir 200 × 100 cm Courtesy de l’artiste Marque Patronale 1, 2026 Cyanotype et pigments sur papier coton 45 × 60 cm Courtesy de l’artiste Marque Patronale 2, 2026 Cyanotype et pigments sur papier coton 45 × 60 cm Courtesy de l’artiste Rida Tabit.
Nouvelles centralités artistiques
L’exposition met en évidence l’émergence de nouvelles centralités artistiques au Maroc. Si Rabat, Casablanca et Marrakech restent des pôles majeurs, des artistes choisissent Massa ou Tétouan comme territoires de création. « Pour moi, c’est très important de trouver ces artistes qui restent fidèles à leurs racines et qui créent depuis leur terre d’origine, parce que créer depuis sa terre natale, c’est aussi transmettre une sensibilité inouïe », observe le critique d’art.
Samy Snoussi fait de la main son sujet avec The Hand as a Tool of Expression. Photographies, vidéo, sculptures en plâtre : trois médiums pour explorer le ductus, ce flux qui traverse le geste et relie l’intention à la matière. « C’était aussi ça, c’est-à-dire de questionner d’où commence la création, vers où elle part », note le commissaire d’exposition. Les sculptures tentent de fixer l’insaisissable : le geste en cours, cet état transitoire où la main habite l’entre-deux.
The Hand as a Tool of Expression, installation 2025/2026 1. Vidéo, 2:37’ on loop. 2. Installation, Sculptures en plâtre, dimensions variables, 3. Photographies 30x40cm (série de 6 pièces), 80x100cm Courtesy de l’artiste Samy Snoussi
Yasmine Hadni, deuxième lauréate du Prix Mustaqbal et nouvellement représentée par la galerie AA, travaille à partir d’archives photographiques familiales pour recomposer des scènes du quotidien. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas la nostalgie mais la structure : comment le pouvoir s’exerce silencieusement dans l’espace domestique, comment l’autorité patriarcale occupe la place sans avoir besoin de parler. Sa série The Sweetness of Boredom – qu’elle présentera en solo à Art Paris en avril – utilise l’enfance comme outil conceptuel pour explorer cette temporalité de l’ennui, aujourd’hui menacée de disparition.
The Sweetness of Boredom Le Dernier mot, 2025 Huile et pastels doux sur toile coton 100 × 160 cm Courtesy de l’artiste et galerie AA Le poids des rêves, 2025 Huile et pastels doux sur toile de coton 92 × 92 cm Courtesy de l’artiste et galerie AA La chambre verte, 2025 Huile et pastels doux sur toile de coton 92 × 92 cm Courtesy de l’artiste et galerie AA Celui qui veille, 2025 Huile et pastels doux sur toile de coton 81 × 123 cm Courtesy de l’artiste et galerie AA Yasmine Hadni
« Si j’identifiais une œuvre qui cristallise le mieux le concept d’état de passage, ce serait celle de Maïssane Alibrahimi, l’œuvre en sucre », confie le curateur. Empty Reflections se compose de quatre plaques de sucre en morceaux ornées de motifs au henné. « Aussi banal que ça, pour franchir une porte au Maroc, on amène toujours du sucre. Depuis la naissance jusqu’au dernier souffle. » Le matériau, à la fois précieux et instable, porte une histoire coloniale tout en restant omniprésent dans les cérémonies de convivialité.
Empty reflections, 2026 Sucre, ruban, perle, henné, gilt polyactid 4 plaques de 67 x 67,5 cm Courtesy de l’artiste Maïssane Alibrahimi
Refuser l’essentialisation
L’exposition s’inscrit dans un moment où l’art contemporain africain acquiert une visibilité internationale sans précédent. Cette reconnaissance s’accompagne souvent de nouvelles formes d’essentialisation. Le commissaire refuse cette logique. « Les artistes que je présente ne sont pas là pour plaire aux institutions. C’est plutôt l’institution qui s’intéresse à leur travail, qui vient découvrir de nouvelles formes esthétiques et plastiques. »
Plusieurs artistes formés en Europe ou aux États-Unis choisissent de revenir. « Nous sommes la génération qui va prendre le relais », explique Achraf Remok, lui-même basé à Bruxelles depuis trois ans. « On est partis, on revient et on va repartir, mais l’idée est de dire que l’on vient du Maroc. Nous sommes cette génération d’artistes et curateurs marocains qui a aussi une présence importante dans les salons et foires internationales. »
Le Parchemin Hertzien Mythologie de la République d’Hertz 120 × 800 cm par Hiba Baddou
Une exposition itinérante
L’exposition elle-même incarnera son propos en voyageant de Marrakech vers Tétouan, Agadir et Rabat. Cette itinérance, portée par l’Institut français du Maroc en partenariat avec l’Institut National des Beaux-Arts de Tétouan, prolonge la logique des passages : les œuvres circulent entre les villes, se déplacent d’un contexte institutionnel à un autre.
« C’était vraiment un état de passage, de la traversée de mémoire, psychologique, émotionnelle », résume le curateur. « Mais aussi le passage entre culture, entre identité, où est-ce qu’on se positionne, qu’est-ce que veut dire finalement se positionner dans quelque chose de fixe et de stagnant. » L’exposition fonctionne comme une archive sentimentale d’une génération qui refuse les assignations tout en assumant la complexité de ses héritages multiples. Elle témoigne d’un moment où créer au Maroc, depuis le Maroc ou en lien avec le Maroc, ne signifie plus se conformer à des attentes identitaires mais inventer ses propres lignes de fuite.
INFORMATIONS PRATIQUES
État(s) de passage Exposition collective
Commissaire : Achraf Remok Direction artistique : Aicha Benazzouz
IZZA, Marrakech (6 février 2025) Dans le cadre du programme public et VIP de la foire 1-54
Exposition itinérante : Tétouan, Agadir, Rabat
Artistes : Hiba Baddou, Sabrine Lahrach, Yasmine Hadni, Margaux Derhy, Hind Moumou, Rida Tabit, Amina Azreg, Zineb Mezzour, Samy Snoussi, Kamil Bouzoubaa-Grivel, Hanane El Farissi, Joséphine Vallé Franceschi, Maïssane Alibrahimi
Porteur du projet : Institut Français du Maroc (dans le cadre de sa saison culturelle) Partenaires : IZZA (Co-porteur du projet dans le cadre de IZZA Associates Artists Program), Institut National des Beaux-Arts de Tétouan
ACHRAF REMOK
Commissaire d’exposition et critique d’art, partagé entre Bruxelles et Rabat, Achraf Remok est diplômé en études culturelles à la Faculté des lettres de Rabat, où il s’est spécialisé dans l’analyse de l’art orientaliste. Il a poursuivi sa formation à travers un programme postgraduate en curation au Goethe-Institut (Tessawar Curatorial Programme), ainsi qu’un master en études de genre à l’Université Ibn Tofaïl de Kénitra.
Depuis quatre éditions, il conçoit des expositions pour 1-54 Marrakech : Le corps spirituel et l’esprit charnel (2023), Ellipsis (2024), Lines of Desire (2025) et État(s) de passage (2026). Il a également écrit pour la revue Diptyk et a co-commissarié des expositions au Cube Independent Art Room à Rabat. Actuellement établi à Bruxelles, il développe un projet d’espace d’art dans la capitale belge.